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Copyright © 2002 Royal Institute for Inter-Faith Studies. All rights reserved. Review
Article
BRIIFS vol. 4 no 2 (Autumn/Winter 2002) |
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Olivier Kazmierczyk Compte rendu du livre de Pierre Hadot, La
philosophie comme manière de vivre: Entretiens avec Jeannie Carlier et
Arnold I. Davidson (Paris: Albin Michel, 2001), 281 pp., Pb. €18.29,
ISBN 2 226 12261 3. Comment lire ensemble Platon,
Montaigne ou Thoreau; les Lettres d’Epicure, Descartes, Pascal et
Rousseau; les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, Goethe et
Bergson; Plotin, Kant, Michelet, ou Nietzsche et bien d’autres encore?
Comment maintenir ensemble des textes issus d’une si grande
diversité, au-delà de la simple érudition, comment comprendre une réelle
parenté entre eux au-delà de tout ordre? Cette question surprenante, il
faut la poser à Pierre Hadot, historien de la philosophie ancienne et
auteur des Entretiens publiés en 2001 chez Albin Michel. Pierre
Hadot fut tour à tour professeur de philosophie, chercheur au CNRS,
directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et
professeur au Collège de France. Il fut traducteur de Marius Victorinus,
Ambroise de Milan, Plotin et Marc Aurèle et l’auteur de nombreux
ouvrages.1 Dans La philosophie comme manière de vivre, en
281 pages dont une introduction et une postface composée de courts
extraits de textes, il est interrogé par Jeannie Carlier, maître de conférence
à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et spécialiste du néoplatonicien
Porphyre, et Arnold I. Davidson, professeur à l’Université de Chicago,
spécialiste de Michel Foucault et de la philosophie française
contemporaine.
Les Entretiens offrent
le double avantage de nous faire découvrir ou mieux cerner les choix
philosophiques qui ont été ceux de Pierre Hadot et de nous présenter de
façon simple les analyses et les apports importants de ses recherches en
philosophie ancienne. Mais rendre compte de ces “entretiens à trois
voix” (14) ne peut pas se faire de façon linéaire, sans doute parce
que, comme l’écrit Jeannie Carlier dans l’introduction, “[leur]
unité tient de la sonate plus que de la dissertation” (15), sans doute
aussi parce que les thèmes sont souvent repris sous des angles différents
au gré des conversations avec les deux interlocuteurs et que leur
division même répond moins à un souci d’ordre ou d’exposé qu’à
une alternance des voix et des sujets -- les entretiens avec Jeannie
Carlier constituent les parties 1 et 3, ceux avec Arnold I. Davidson, la
partie 2 de l’ouvrage. Il est cependant possible de rassembler ces échanges
autour de ce que l’on pourrait considérer comme les axes essentiels du
travail et de la vie philosophiques de Pierre Hadot. Nul autre spécialiste
de la philosophie antique ne s’est en effet autant interrogé sur ce que
philosopher veut dire, sur la différence entre les discours et les systématiques
philosophiques d’une part, et les pratiques philosophiques
d’autre part, ou sur la possibilité de reprendre ou de revivre
aujourd’hui les pensées anciennes. Devenir philosophe Pour comprendre l’auteur de Qu’est-ce
que la philosophie antique?--sans doute son ouvrage le plus lu à ce
jour--il faut tout d’abord considérer ce que furent sa rencontre avec
la philosophie et son souci toujours manifeste aujourd’hui de la définir.
Paradoxalement, la philosophie naît de quelque chose qui s’éprouve:
le sentiment d’être présent au sein du monde. Se soucier de
philosophie est donc premièrement affaire de perception, de
perception du monde. Ce rapport au monde est d’abord donné sous la
forme d’“un sentiment d’étrangeté”, de “l’étonnement et
l’émerveillement d’être-là” que Pierre Hadot éprouve dès
l’adolescence comme “[une] immersion dans le monde, cette impression
d’appartenance au Tout” (23) et dont il découvre bien plus tard
qu’il est ce que Romain Rolland a baptisé du nom de “sentiment océanique.”
Appartenir ainsi au Tout, sentir que l’on constitue une partie
solidaire du monde est étranger au christianisme, peut-être en partie à
cause d’une “foi peu enthousiaste” de l’enfance (22), surtout
parce que ce qui appartient ici à l’étonnement n’est pas
identique au “sentiment de la nature,” qui dans l’Evangile fait
intervenir Dieu et le Christ (25). Passer ainsi de l’étonnement à l’immersion
dans le tout participe déjà d’une transformation de la
perception dont Pierre Hadot souligne la dimension philosophique:
“j’ai toujours considéré la philosophie comme une transformation de
la perception du monde” (23). Si l’étonnement peut être compris
comme le premier degré de cette transformation, alors le sentiment océanique,
cette expérience de l’appartenance telle qu’on éprouve une
“dilatation du moi dans un Autre auquel le moi n’est pas étranger,
puisqu’il en est une partie” (27) en constitue la deuxième étape.
Eprouvé, ce sentiment peut aussi être recherché, devenir l’objet même
d’une expérience, qui doit alors être appelée une
“conscience cosmique” (155). Mais peut-on parler d’une seule et même
signification? Comme cela arrive souvent chez Pierre Hadot, l’expression
recouvre en fait plusieurs réalités, on ne peut pas la réduire
à un concept précis. Au contraire, on trouve beaucoup ce thème d’une
présence intense au monde dans la littérature (28), et Pierre Hadot l’évoque
encore au sujet de Einstein (157) ou de l’astrophysicien Hubert Reeves
(155) lorsque celui-ci décrit le “choc qu’éprouvent des observateurs
découvrant pour la première fois Saturne dans un télescope.”2
La perception, même naïve,
du monde situe donc un premier moment philosophique, en ce sens qu’elle
est cause d’étonnement, puis de la prise de conscience plus ou moins
claire du Tout, de sa présence et de son immensité. Cette découverte-là
de soi dans le monde appartient de droit aux sens et ne concerne en rien
la connaissance “théorique” de ce qui nous entoure. Pour
l’illustrer, Pierre Hadot reprend la célèbre opposition du philosophe
Husserl entre l’immobilité de la terre affirmée par notre expérience
quotidienne, l’“archéo-originaire Terre”3 et la connaissance
physique que nous avons de ses mouvements de rotation et de révolution
(155). Ce chemin qui conduit du sentiment à l’expérience de
soi passe donc par des philosophies qui placent la perception au cœur
de leur questionnement et, en effet, Pierre Hadot souligne l’importance
pour lui des livres de Bergson ou de Merleau-Ponty (156, 220), par
exemple. Mais compte aussi surtout la distinction que l’on peut faire
alors entre des perceptions ordinaires ou habituelles et la conscience que
le moi prend de lui-même en tant que partie face à une totalité
solidaire qui l’enveloppe. Les lectures cette fois peuvent être étendues
au néoplatonicien Plotin (44, 93, 126-31, 134-41), pour qui le moi
demeure en quelque sorte toujours au sein de l’intelligible, comme à
Heidegger (24-5, 203-6, 222) et à la transformation que suppose le
passage de la “dictature du On” au moi authentique. Il n’y a de
vraie transformation que si nous atteignons à “des états privilégiés
dans lesquels nous vivons intensément et avons conscience de notre être
au monde” (24). La transformation elle-même est donc rare, privilégiée,
et suppose comme un mouvement transcendant à partir du quotidien. Elle
n’est pas donnée. Mais elle est accompagnée d’un projet
philosophique. A l’examen du baccalauréat, Pierre Hadot devait
commenter cette phrase de Bergson: “La philosophie n’est pas une
construction de système, mais la résolution une fois prise de regarder
naïvement en soi et autour de soi” (29). La philosophie est donc aussi
une activité tout entière dirigée vers soi. Se résoudre ainsi à
quitter les automatismes, joindre un moi authentique, puis
“redescendre” comme l’âme, décrite par Plotin, qui après s’être
(ré)unie avec l’intelligible cherche à exprimer son expérience,
c’est rencontrer aussi la difficulté de dire, de nommer ce qui
est réellement vécu. Déjà, les prêtres semblaient à Pierre Hadot décrire
les “réalités écrasantes ou terrifiantes” avec des phrases toutes
faites, alors que “ce qu’il y avait de plus essentiel pour nous ne
pouvait s’exprimer” (25) ou encore, après le concile de Vatican II,
les offices religieux lui parurent artificiels non pas tant à cause de la
traduction en français que parce que cette traduction lui semblait révéler
“l’immense distance qui existait entre le monde du xxe siècle et les
formules mythiques ou stéréotypées de la liturgie chrétienne, distance
qui était moins sensible quand le peuple croyant ne comprenait pas ce qui
est dit” (54). Cette distance qu’il y a entre vivre
quelque chose de rare et tenter de nommer ce quelque chose, on la retrouve
dans l’intérêt que Pierre Hadot porte à Wittgenstein dès 1959
(61-2), et au Tractatus logico-philosophicus en particulier,
qu’il a tenté de traduire, et dans lequel il trouve non seulement une mystique
mais aussi, comme d’autres,4 un dialogue avec soi, une thérapeutique
(100-102 et 209-213).
La perception et le moi
sont donc deux des principales notions qui comptent dans les choix et les
lectures philosophiques de Pierre Hadot. Mais, au-delà de la langue
simple, épurée qui est la sienne, il n’est pas aisé de le suivre dans
de tels écarts historiques: de Plotin à Wittgenstein, de Marc Aurèle à
Descartes, rares sont ceux capables de tenir ainsi et la traduction et le
singulier de notions qui enveloppent des concepts si éloignés les uns
des autres. Il convient peut-être de souligner que cette pensée qui enjambe
ces si grandes durées est curieusement parfois plus soucieuse de saisir
les similitudes, les ressemblances que de marquer les distances et les
différences. En ce sens, le langage de Pierre Hadot est double: le
“philosophe” regroupe sous des notions ou des expressions ce
que, œuvrant à partir des textes eux-mêmes, l’“historien de la
philosophie,” et le traducteur, sépare et distingue. La plus belle
image de ces entretiens compare justement le penseur à l’ajusteur:
pendant la Deuxième Guerre mondiale, échappant au départ en Allemagne,
Pierre Hadot obtient de pouvoir faire le travail obligatoire (STO) dans
une usine de réparation de locomotives où il entreprend un apprentissage
pour le brevet d’ajusteur. Le jeune homme se découvre particulièrement
maladroit pour travailler le métal: Jusque-là . . .
j’avais ajusté, non pas du métal, mais des idées. . . . Les concepts
sont facilement malléables. Mais, avec la matière, les choses devenaient
sérieuses. Pas de jeu, pas d’à peu près, pas d’arrangements plus ou
moins artificiels. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de rigueur
possible dans les œuvres d’esprit. Mais elle est très rare et il est
très facile de faire illusion, aussi bien à soi-même qu’aux autres
(35).
Nul ne peut ignorer l’érudition, la minutie et la précision
avec lesquelles Pierre Hadot appréhende, en tant que traducteur et
interprète, toutes les difficultés qu’il y a de recevoir aujourd’hui
des langues aussi différentes que le grec de Porphyre, celui de Marc Aurèle
ou le latin de Marius Victorinus, toutes trois “langues de pensée” si
éloignées de nous qu’on les dit “mortes.” Pourtant cette précision
de l’historien-ajusteur pose difficulté lorsqu’il nous faut
penser sous des notions communes la singularité philosophique
propre à ces derniers comme à tant d’autres auteurs qui lui sont
chers. Rien n’est moins simple, si l’on en croit les débats
philosophiques actuels, que de parler d’un seul et même concept de sujet.
Qu’en est-il du “moi” entre le néoplatonicien Plotin et
Wittgenstein? L’une des expressions qui pose ainsi problème est celle
d’“exercice spirituel.” Pratiquer la philosophie Expression célèbre, l’“exercice
spirituel” (150-2) est défini comme “une pratique volontaire,
personnelle, destinée à opérer une transformation de l’individu, une
transformation de soi”5 (144). Cette expression est d’autant
plus indissociable du travail de Pierre Hadot qu’elle est en quelque
sorte à l’origine de sa nomination au Collège de France. C’est
semble-t-il, en effet, à l’initiative de Michel Foucault6
qu’il y est élu professeur en 1982 (75 et 214). Leur rencontre occupe
d’ailleurs une place significative, moins pour les accords que pour les
divergences (74).7 Tous deux se sont intéressés à ce que l’on
peut donc qualifier -- pour le moment -- de pratiques de soi, mais
Michel Foucault les comprend dans le cadre et d’une culture de soi8
et d’une esthétique de l’existence que Pierre Hadot résume
comme “une nouvelle forme de dandysme” (215), et qu’il convient de
ne pas confondre avec les exercices spirituels proprement dits. Elucider
ce que sont les exercices spirituels, c’est sans doute d’abord considérer
la distinction décisive, chez Pierre Hadot, entre discours et pratique.
L’exemple qu’il cite le plus fréquemment concerne les trois
“parties” de la philosophie stoïcienne (physique, éthique et
logique). Le discours stoïcien peut donc être tour à tour ou physique
ou éthique ou logique, mais ces trois parts-là expriment
une seule et même philosophie pratiquée (153), un acte unique9
selon trois modalités. Le stoïcisme peut être vécu en somme physiquement,
éthiquement et logiquement, comme suivant trois opérativités.
Il est vrai que la physique stoïcienne, très éloignée de celle
d’Aristote, l’est encore plus d’un ensemble de normes et de lois par
lesquelles on chercherait soit à décrire la régularité de phénomènes
soit à comprendre au contraire les événements irréguliers qui se
produisent dans l’univers. La physique stoïcienne renvoie au discours
qui porte sur le cosmos qu’ordonne le logos; vécue, elle suppose
qu’on juge de l’événement en transformant sa propre perception du
tout10 et de la place, en vérité négligeable (153), qu’on y
occupe. Les stoïciens invitent, par exemple, à suspendre son jugement
face à des événements que l’on ne comprend pas, que l’on trouve
injustes. L’epochê, cette mise entre parenthèses que Pierre
Hadot qualifie à la suite de Husserl de phénoménologique (122),
ne relève ni de l’exercice du doute ni de la remise en question mais
viserait au contraire à produire une harmonie avec le cosmos, qui est
aussi retour vers soi (121-3). La déraison, qui s’empare de l’âme
livrée à ses propres passions lors d’un événement tragique par
exemple, ne dépend pas de l’événement lui-même mais du jugement que
l’on porte sur lui. Aussi, l’attitude philosophique consiste à
se libérer du “choc affectif involontaire” (241) pour être capable
de dire oui au monde, oui à ce qui arrive. On voit la
position éthique que suppose cette logique de l’événement11:
le mal réside dans les jugements que l’on porte sur ce qui se produit,
il faut accepter “le déroulement nécessaire de ce Tout avec lequel
nous nous identifions, puisque nous sommes l’une de ses parties”
(154).
Si les exemples stoïciens
appartiennent à l’époque gréco-romaine dont l’historien est spécialiste,
leur analyse s’inscrit, elle, dans le cadre de ses réflexions sur l’évolution
du discours philosophique en Occident.12 A partir de la philosophie
antique, Pierre Hadot cherche en somme toujours à revenir au présent de
la pensée, à la question de savoir ce qu’est philosopher.
Originairement, l’activité philosophique n’est pas solitaire; du maître
aux disciples ou entre amis, elle est parole (91-95, 145), échange de
questions et de réponses13: l’activité philosophique est
essentiellement orale. Partout dans les écoles antiques, la place de
l’oral est évidente: les dialogues de Platon, les notes d’étudiants,
forme sous laquelle nous sont parvenus plus d’un traité,14 la
composition même de l’écrit lorsqu’il apparaît clairement qu’elle
suit l’ordre des questions que devaient poser les étudiants à leur
professeur,15 etc. Mieux, cette précellence de l’oralité
permettrait d’expliquer les reprises ou les incohérences souvent dénoncées
dans l’interprétation des textes anciens. Dans le cas particulier du
stoïcisme, l’écrit peut être envisagé sous l’angle d’un usage
dogmatique: quelques sentences rassemblent des vérités sans qu’il soit
nécessaire d’en reproduire la démonstration (149). Ou plus généralement,
ce que l’on baptise souvent aujourd’hui du nom de “systématique,”
pour les époques hellénistique et romaine, est un écrit rhétorique et
dogmatique: il persuade, et il résume les dogmes essentiels “parfois
sous une forme frappante.”16 On aperçoit tout ce qui sépare
Pierre Hadot d’un hégélien: plutôt que de concevoir la
philosophie comme tout ce que dire se peut, il souligne au contraire
l’irréductibilité de l’oralité au discours écrit. Celui-ci témoigne
de celle-là, il ne l’épuise pas. L’écrit soutient la mémoire, il
invite à retourner à la parole, dût-elle être individuelle: écrites pour
lui-même, les pensées de Marc Aurèle forment une exhortation au
dialogue avec soi, elles n’en réduisent ou n’en résument ni tout
l’intérêt ni tout le contenu.17 On ne dit peut-être pas plus
lorsqu’on exprime verbalement à l’extérieur de soi-même, mais on vit,
on pratique davantage. De ce point de vue, sont spirituelles
(68-70 et 150-2) des pratiques qui convoquent à la sensibilité, à
l’imagination autant qu’à la pensée. Les adjectifs de “moral”,
“éthique” ou “intellectuel”18 ne conviennent pas parce
qu’ils ne disent certes pas tout le psychisme mais surtout parce
qu’ils ne rendent pas toute la dimension “existentielle” (180) des
“exercices” décrits par Pierre Hadot.19
Aussi, transformer sa perception20
appartient de droit à la philosophie parce que c’est mettre en
œuvre une transformation plus décisive encore: la pratique spirituelle
vise à opérer une transformation radicale de l’être.21
Philosopher, c’est donc toujours se transformer soi. Et la
philosophie antique vise cette transformation à partir d’un paradoxe fécond:
on ne devient jamais sage, mais tendre vers la sagesse, c’est
progresser, s’exercer “spirituellement.”22 Vivre en
philosophe et discourir philosophiquement, non pas ou bien
mais et aussi comme deux activités de nature différente (91),
complémentaires en ce qui concerne les écoles antiques: “vivre réellement
en philosophe correspond à un ordre de réalité totalement différent de
celui du discours philosophique.”23 Parce qu’ils répondent à
des questions, les textes anciens ne sont en quelque sorte pas philosophiques
au sens moderne du terme: “la pensée qui est exposée dans l’écrit
ne se développe pas pour exposer un système total de la réalité”
(93), ou, du moins, ils n’ont pas la même fonction philosophique
que les textes modernes. Parce qu’il rappelait, résumait les dogmes
essentiels, ou transcrivait un dialogue, l’écrit exhortait à ce que
Pierre Hadot serait tenté d’appeler la vraie philosophie: un
mode, un choix de vie.24 Chaque école antique proposait donc
une philosophie comme manière de vivre (159) et chaque mode de vie
comprenait tout un ensemble de pratiques spirituelles, par
lesquelles on devenait philosophe en se transformant soi-même. La tâche
de l’historien consiste donc à retrouver et nous rendre à nouveau
intelligibles ces formes de vie. Le fait de considérer la philosophie
comme l’ensemble des entreprises intellectuelles qui visent à serrer au
plus près le réel est relégué au rang d’un “préjugé”25
lié à l’évolution du discours philosophique du Moyen Age jusqu’à
nos jours. Préjugé dont le résultat, pourrait-on dire, conduit à une
confusion entre l’usage ou dogmatique ou rhétorique de la philosophie
et la philosophie elle-même (185-6). Réactualiser la pensée ancienne En France en particulier, on connaît un
certain regain d’intérêt pour les penseurs anciens, qu’il s’agisse
de les rééditer dans des “collections de poche” ou d’en proposer
de nouvelles et très utiles traductions. Le travail de Pierre Hadot n’échappe
pas à cette vigueur de l’édition de textes anciens et des études
anciennes. Or s’il faut souligner un projet historien chez l’auteur de
“La figure de Socrate,” c’est bien le suivant: non pas seulement réactualiser
des textes -- son travail d’éditeur et de traducteur ne manque pas de
le rappeler -- mais aussi penser à nouveau les philosophies
anciennes. Toutes les sections des Entretiens évoquent peu ou
beaucoup ce projet, mais les titres de deux d’entre elles témoignent à
la fois de son importance et des difficultés qu’il soulève: la section
8, “De Socrate à Foucault: Une longue tradition” (193-227), et la
section 9, “Inacceptable?” (229-252), deux parties où respectivement
Arnold I. Davidson puis Jeannie Carlier interrogent, et qui ont le mérite
de nous proposer deux positions tout à fait différentes à l’égard de
la possibilité en tant que telle de réactualiser des pensées anciennes.
La section 8 débute par la question de la réactualisation constante de
la figure de Socrate dans la philosophie et s’achève sur l’idée
d’“attitudes philosophiques universelles” (226), tandis que la
section 9 pose le problème suivant: pouvons-nous accepter aujourd’hui
les propositions énoncées par et pour des happy few de
l’Antiquité comme autant de recettes de vie? Pouvons-nous les accepter
alors que notre façon de penser l’humanité et la vie a tellement changé?
Ces deux positions sont également utiles en ce sens qu’elles supposent
respectivement le fait de savoir: d’une part, que reste-t-il,
qu’est-ce qui résiste de Socrate ou des stoïciens par exemple jusqu’à
nous? D’autre part, comment recevoir encore, comprendre et adapter des
pensées dont le plus grand dénominateur commun est d’être situées à
une distance incommensurable de nos modes de pensée d’aujourd’hui?
La lecture de ces entretiens
prouve combien il est difficile de trancher entre ces deux positions. Dans
ses travaux, Pierre Hadot affronte avant tout ces questions en savant:
après avoir hésité entre une thèse de doctorat sur Rilke ou Heidegger,
il opte pour le latin du néoplatonicien méconnu du ive siècle de notre
ère, Marius Victorinus (44), et apprend le métier de philologue
(59). Désormais le “philosophe” est “devenu historien” (60) et
l’image de l’ajusteur prend ici toute sa force: Beaucoup de
philosophes ne se rendent pas compte de ce que représente l’étude des
textes antiques. Il m’arrive parfois, en traduisant Marc Aurèle par
exemple, de travailler une journée entière pour savoir ce que peut
signifier tel mot grec dans tel contexte défini (59).
Mais devenir historien, insiste Pierre Hadot, cela signifie rendre
compte des œuvres philosophiques et non de la philosophie
ou de systèmes que l’on pourrait reconstruire (225). Et si “le
philosophe doit toujours rester vivant dans l’historien”, c’est pour
“revivre soi-même la démarche de l’auteur dans son intégralité”
(226). En somme, l’historien retrouve la pensée et les intentions de
l’auteur à partir de la structure du discours, tandis que le
philosophe fait revivre, lui, le choix de vie. La pluralité
caractérise donc autant les discours, pour l’historien, que les formes
de vie et les pratiques qu’elles supposent, pour le philosophe.26
Et ces deux démarches sont nécessairement éclectiques. Les liens opérés
par Pierre Hadot ne correspondent pas forcément à ceux que l’on a
coutume de faire: Rousseau, Kant et Nietzsche sont par exemple réunis
autour de leur propre éclectisme à l’égard des stoïciens et des épicuriens.
Etre éclectique, c’est choisir, ne pas être servile. Certaines
formules du Manuel d’Epictète peuvent paraître choquantes: on
ne les choisit pas (241). Tout n’est pas susceptible de reprise: les expériences
du passé enseignent aussi bien la “réussite” que l’“échec”
(240). Reste que le choix de vie ne résulte jamais seulement de la
réflexion théorique, il est déterminé par l’expérience et la
pratique; aussi cet éclectisme peut-il être nourri aujourd’hui par
l’interprétation et les enseignements que l’on peut tirer des vies
passées (166-7).
On peut prendre la mesure de
l’éclectisme de Pierre Hadot en parcourant les courtes citations proposées
en postface: elles rassemblent non seulement les époques -- de Tchouang
Tseu à Wittgenstein -- mais aussi les champs disciplinaires -- la
philosophie, la poésie avec Rilke, W. Blake ou Goethe, la biologie avec
Henri Laborit, etc. Qu’est-ce que la philosophique antique?
foisonne déjà de cette richesse érudite, mais le texte des Exercices
spirituels donnait sans doute le mieux à voir la diversité des modes
de vie, à laquelle doit être appliqué l’éclectisme du philosophe.
Pierre Hadot y rassemblait les exercices spirituels de l’Antiquité
de la façon suivante: apprendre à vivre,27 apprendre à
dialoguer,28 apprendre à mourir,29 apprendre à lire.30
La forme de ces regroupements permettait de les présenter comme une
pluralité de réponses possibles aux mêmes questions sur l’existence.
Cette pluralité est partout présente dans les entretiens; ce sont
toutefois les dernières pages qui expliquent le mieux ce que de telles réponses
peuvent avoir d’actuel. Le titre de la 10e section, “Le présent
seul est notre bonheur”, extrait du second Faust de Goethe, est
excellent tant il insiste sur ce que Pierre Hadot, pour lui-même,
tente de réactualiser. On pourrait l’interpréter de la façon suivante:
comme chaque pratique spirituelle vise la transformation radicale
de l’être,31 toutes ont en commun d’être un projet
existentiel,32 et, en tant que tel, toutes supposent une réflexion
sur le temps présent. Le présent, rappelle Pierre Hadot, n’est pas
celui de l’instant mais celui du moment de “la durée dans laquelle
s’exerce l’action” (254). La méditation de la mort33
(253) ou la concentration sur le présent (254-9) rassemblent des
exercices spirituels que le philosophe peut actualiser: “Vivre comme si
l’on vivait son dernier jour, sa dernière heure” implique “une
totale conversion de l’attention” et consiste à “considérer en
elle-même et pour elle-même l’action que l’on fait” et à
“regarder [le monde] en lui-même et pour lui-même” (253). Le présent
est en quelque sorte le temps authentique auquel on accède, comme
pour le moi véritable, par transformation de soi: Nous ne vivons
pas, nous espérons vivre, nous attendons de vivre. Stoïciens et épicuriens
nous invitent alors à effectuer une conversion totale de notre relation
au temps. Vivre dans le seul moment où nous vivons, c’est-à-dire le présent,
ne pas vivre dans le futur, mais au contraire comme s’il n’y avait pas
de futur, comme si nous n’avions que cette journée, que ce moment à
vivre, le vivre alors du mieux possible . . . (258).
On se convertit au présent de l’existence comme on transforme sa
propre perception du monde: S’efforcer de
voir le monde comme si on le voyait pour la première fois, c’est se débarrasser
de la vision conventionnelle et routinière que nous avons des choses,
c’est retrouver une vision brute, naïve, de la réalité, c’est
s’apercevoir alors de la splendeur du monde, qui nous échappe
habituellement (268).
Et cette transformation, comme l’exercice (spirituel) de la mort,
conduit à voir vraiment, saisir comme étrange ce que l’on
voyait avec habitude: Percevoir les
choses comme étranges, c’est transformer son regard de telle manière
que l’on a l’impression de les voir pour la première fois, en se libérant
de l’habitude et de la banalité (156).
La part la plus philosophique, mais aussi la plus séduisante, de
la pensée de Pierre Hadot, c’est sans doute cette exigence
existentielle et éthique de vivre intensément.
Le lecteur vraiment philosophe de ces entretiens y trouvera sans
doute évoquées dans les grandes lignes les analyses qu’il connaît,
mais il y découvrira aussi, témoignage plus rare, la parole de celui
qui, par modestie, ne s’était jamais autant livré lui-même. Le non-spécialiste
s’attardera, lui, sans doute sur les questions, parmi les plus
passionnantes, posées aujourd’hui aux études anciennes. Reste, comme
le souligne Arnold I. Davidson34: l’historien et le
philosophe. Mais cette conjonction pose difficulté car elle tend à
coordonner des activités que l’on s’attendrait à ne pas voir séparées.
L’historien œuvre et ajuste au cœur même des textes: il cherche à restituer,
à nous faire passer, à nous transmettre aujourd’hui des pensées,
qui sans cela risqueraient de ne plus nous être accessibles. Mais le
philosophe semble justement se méfier de l’historien: la réactualisation
d’une “attitude existentielle,” dit en somme Pierre Hadot, ce
n’est jamais celle d’un concept (123): le risque est trop grand de
manquer l’universalité de la première dans l’interprétation de la
seconde; entre deux contresens, le plus fécond ou “créateur”
(121-2) est celui qui choisit l’universel contre le sens. En somme, l’ajusteur
doit tout de même céder la place, en dernière analyse, au théoricien.
Peut-être manque-t-il à ce travail opéré sur le temps l’exigence, sûrement
philosophique elle aussi, des distances qu’il creuse: paradoxalement, la
réactualisation proposée par Pierre Hadot d’“attitudes
philosophiques anciennes” tend à nous faire croire comme à une absence
d’histoire, comme si le temps ne sanctionnait pas aussi les discontinuités,
qui elles sont des ruptures. Notes
1
Entre autres: Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie
antique (Paris: Etudes augustiniennes, 1981); rééd.: Paris, Albin
Michel, 2002; Pierre Hadot, La citadelle intérieure: Introduction aux
pensées de Marc Aurèle (Paris: Fayard, 1992); Pierre Hadot, Qu’est-ce
que la philosophie antique?, Folio essais, n°280 (Paris: Gallimard,
1995); Pierre Hadot, Plotin ou la simplicité du regard, 3e édition
(Paris: Etudes augustiniennes, 1989); Pierre Hadot, Etudes de
philosophie ancienne, coll. L’âne d’or (Paris: Les Belles
lettres, 1998); Pierre Hadot, Plotin, Porphyre: Etudes néoplatoniciennes,
coll. L’âne d’or (Paris: Les Belles lettres, 1999).
2
Hubert Reeves, Malicorne: Réflexions d’un observateur de la
nature (Paris: Seuil, 1990), 183: la référence est citée par Pierre
Hadot (155).
3
Voir aussi: Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique,
302.
4
Voir par exemple: Stanley Cavell, The claim of reason:
Wittgenstein, skepticism, morality, and tragedy (Oxford, New York et
Toronto: Oxford University Press, 1982).
5
La transformation de la perception que l’on a du monde, en quoi
consiste le dépassement du moi quotidien est donc une “pratique
spirituelle.” Nous revenons plus loin sur la signification de
l’adjectif spirituel.
6
Lorsqu’il proposa la candidature de Pierre Hadot, celui-ci avait
lu un article publié à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, article
devenu ensuite Exercices spirituels et philosophie antique.
7
Lire Pierre Hadot, “Un dialogue interrompu avec Michel Foucault:
Convergences et divergences,” in Hadot, Exercices spirituels et
philosophie antique, 305.
8
Michel Foucault, Histoire de la sexualité, 3: Le souci
de soi (Paris: Gallimard, 1984), 53-85.
9
Voir Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique,
293.
10
“La vraie physique, ce n’est pas la théorie de la physique,
mais la physique vécue, c’est-à-dire une certaine attitude à l’égard
du cosmos” (153).
11
Pour reprendre l’expression de Gilles Deleuze que Pierre Hadot ne
semble d’ailleurs pas avoir lu: Gilles Deleuze, Logique du sens
(Paris: Les Editions de minuit, 1969), 13.
12
Au sujet du rôle du christianisme, de la théologie puis de
l’Université dans l’évolution du discours philosophique vers un
discours théorique et abstrait, lire, par exemple, Hadot, Exercices
spirituels et philosophie antique, 296-8, et, dans les entretiens, ce
qui concerne le jargonnage philosophique depuis Heidegger (205-6).
13
Rien d’étonnant à ce que l’un des textes les plus importants
de Pierre Hadot soit “La figure de Socrate,” Annales d’Eranos
43 (1974): 51-90.
14
Certains traités d’Aristote, par exemple.
15
C’est le cas des Ennéades de Plotin.
16
Voir Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique,
294.
17
Lire Hadot, La citadelle intérieure.
18
Pierre Hadot explique par exemple pourquoi l’adjectif
“intellectuel” ou l’expression “de pensée” ne peut pas convenir
à la description de tels exercices: “le mot ‘pensée’ n’indique
pas d’une manière suffisamment claire que l’imagination et la
sensibilité interviennent d’une manière très importante dans ces
exercices”; voir Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique,
20.
19
“[O]n pourrait dire aussi que ces exercices sont
‘existentiels’, parce qu’ils possèdent une valeur existentielle qui
vise notre manière de vivre, notre mode d’être dans le monde”; voir
Arnold I. Davidson, “Préface”, in Hadot, Exercices spirituels et
philosophie antique, 9. Dans la suite, nous ne prenons que quelques
exemples de telles pratiques. Présenter les principaux exercices interprétés
par Pierre Hadot ne peut naturellement pas trouver de place ici.
20
“fondement même de la vie que nous vivons” (156).
21
Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, 290.
22
Ibidem, 291.
23
“Vie philosophique et discours philosophique sont
incommensurables surtout parce qu’ils sont d’ordre totalement hétérogène.
Ce qui fait l’essentiel de la vie philosophique, le choix existentiel
d’un certain mode de vie, l’expérience de certains états, de
certaines dispositions intérieures, échappe totalement à l’expression
du discours philosophique”; voir Hadot, Qu’est-ce que la
philosophie antique?, 267. Voir aussi Hadot, Exercices spirituels
et philosophie antique, 294.
24
“Toutefois, cette expression [exercice spirituel] ne suffit pas
à exprimer ma conception de la philosophie antique: elle est exercice
spirituel parce qu’elle est un mode de vie, une forme de vie, un choix
de vie” (152).
25
Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, 296.
26
“C’est précisément la pluralité des écoles antiques qui est
précieuse”; voir Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique,
301.
27
Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, 22 et
suivantes.
28
Ibidem, 38 et suivantes.
29
Ibidem, 48 et suivantes.
30
Ibidem, 60 et suivantes.
31
Voir la note 21.
32
Cette dimension de l’existence est à ajouter au nombre des
appareillages conceptuels qui, comme le moi et la perception, comptent
beaucoup dans les analyses de Pierre Hadot. Dans La figure de Socrate
par exemple, Nietzsche est partout présent, et Kierkegaard est cité
pas moins de 14 fois dans les notes. Voir aussi, dans les entretiens,
l’importance des philosophies existentialistes (206-209).
33
Au sens où Socrate dit, dans le Phédon: “ceux qui, au
sens droit du terme, se mêlent de philosophie, réellement s’exercent
à mourir. . .”; voir Platon: Oeuvres Complètes, Tome I,
Collection Bibliotèque de la Pléiade, n°58, traduction de Léon Robin
(Paris: Gallimard, 1950). On retrouve la “méditation de la mort”
aussi bien dans le platonisme, l’épicurisme ou chez Montaigne, par
exemple. Voir dans les entretiens (234) et Hadot, Exercices spirituels
et philosophie antique, 51: “Ce thème philosophique rejoint celui
de la valeur infinie du moment présent qu’il faut vivre à la fois
comme s’il était le premier et le dernier.”
34
Voir Davidson, “Préface,” in Hadot, Exercices spirituels et
philosophie antique, 7.
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